quarta-feira, maio 14, 2008

Les Génies appartenant au peuple

La gloire n’est pas plus le but vrai du poëte que le bonheur n’est le but vrai de l’homme. L’un et l’autre n’ont qu’un but, la fonction accomplie, c’est-à-dire le devoir. Pour le poëte comme pour le philosophe, fonction accomplie signifie mission remplie.
Sur cette terre la fonction est donnée à tous, la mission à quelques-uns. Les esprits secondaires se satisfont de la fonction. Philosophes, ils se laissent « aller doucement à la bonne loi naturelle ». Poètes, ils chantent comme l’oiseau. Les esprits de premier ordre ont de plus grandes affaires.
S’ils se bornaient à ce gazouillement, ils sentiraient que Dieu est mécontent. La destinée, celle d’autrui surtout, ne doit pas être prise avec nonchalance.
Quiconque sait faire usage de la pensée finit par s’apercevoir qu’il n’y a point de choses indifférentes, et toute médiation dans un esprit sain et droit se termine par un éveil confus de responsabilité. Vivre, c’est être engagé.
La fonction dirigée par la conscience, c’est l’accomplissent du devoir, pour l’homme. Pour l’homme de génie, il faut quelque chose de plus, car il est homme, plus génie. Pour lui, la fonction doit être héroïque. Elle doit se faire mission. Elle doit être dirigée par la vertu.

(...)

Ces hommes-là, qui font ces choses, ces pères des chefs-d’oeuvre, ces producteurs de civilisation, ces hauts et purs esprits, quel moi ont-ils ? ils ont un moi incorruptible, parce qu’il est impersonnel. Leur moi, désintéressé d’eux-mêmes, indicateur perpétuel de sacrifice et de dévouement, les déborde et se répand autour d’eux. Le moi des grandes âmes tend toujours à se faire collectif. Les hommes de génie sont Légion. Ils souffrent la souffrance extérieure, nous l’avons dit ; ils saignent tout le sang qui coule ; ils pleurent les pleurs de tous les yeux ; ils sont autrui. Autrui, c’est là leur moi. Vivre en soi seul est une maladie. L’âme est astre, et doit rayonner.
L’égoïsme est la rouille du moi.
Le moi, nettoyé d’égoïsme, voilà le bon intérieur de l’homme. Ce moi-là donne deux conseils : Être, et devenir utile.
La pitié est juste, la pitié est utile. Quand le mot amour est dans la nuit, il se prononce pitié. Fraternité implique pitié, puisqu’il y a un grand frère et un petit.
Avoir pitié, cela suffit pour la plénitude d’une âme.
Avoir pitié, c’est probablement la plus grande fonction de Dieu.
La quantité de nécessité que Dieu subit, ne s’équilibre en lui que par une quantité égale de pitié.
Les génies ont pitié. C’est pour cela qu’ils sont les génies. Ils sont les grands frères. Les génies, au-dessus de l’humanité, ouvrent les ailes et joignent les mains.

(...)

Un génie est un fonctionnaire de civilisation.

(...)

Le génie est avant tout une bonne volonté.
Quoi ! à cette bonne volonté immense, pas de but !
Nous l’avons dit, et il faut le dire, le but, c’est le peuple.
Le but, c’est l’homme.

Victor Hugo (1802-1885) in Proses Philosophiques Des Années 1860-1865 (Publication Posthume)

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