terça-feira, dezembro 08, 2009

poemas da vida VIII

Les amandiers sont morts de leurs blessures


La Trouée de Rafah, village du nord-est du Sinaï, vient d'être détruite par les Israéliens, après que ses habitants arabes en on été chassés. Un de ces hommes écrit à son fils.


Mon fils,
Le jour s'est arrêté dans mes rides depuis que leur machine sanglante et grise est passée sur notre maison. Elle est formidable cette voiture immense qui ouvre sa gueule pour happer le peu de chose qui nous restait: un lopin de terre, un toit et trois amandiers. C'est une machine qui fait du bruit, brille au soleil et éclate en rire saccadé quand elle triomphe des petites fleurs sauvages et fragiles qui essaient de se relever. J'ai vu ses dents jaunies par le sang de la terre se briser sur un tas de sable. Un petit vent a emporté les racines de l'arbre. Le ciel s'est baissé et les a ramassée; je crois même qu'elles habitent un petit nuage têtu qui ne nous quitte plus depuis que nous sommes sans toit, sans patrie. Ton petit frère a couru pour sauver de la poussière lourde tes livres d'écolier. Nous avons eu peur. La machine a failli l'avaler.
Blessés dans notre terre, humiliés dans nos arbres, nous étions là tous les trois, figés et habités par une morte soudaine. Une partie de nous-mêmes, je crois la plus grand, était meurtrie, ils nous l'ont arrachée tout naturellement, à l'aube. Nous sommes restés tranquilles; ils ont ouvert nos plaies et nous avons bu notre morte. Elle a le goût de la sève; ta mère dit qu'elle a le parfum du jasmim. Le ciel s'est ouverte à l'appel de l'oiseau orphelin, et nous avons aperçu un corps de lumière couvert de sang neuf. Le soleil trébuchait ce jour-là, car l'injustice froide creusait son sillon dans notre terre, notre corps.
Notre mémoire percée d'étoiles n'avait plus de citadelle: elle devenait enceinte de nouvelles blessures. En 1948, tu n'étais pas encore né. La guerre a traversé notre champ. L'olivier était calciné. Notre destin était terni par la misère, mais il avait la rage de l'espoir. Certains sont partis avec une tente pour tout bagage, d'autres sont morts.
Aujourd'hui, mon fils, nous ne savons pas où tu es. Où que tu sois, sache que nous ne sommes pas tristes. On nous dit que nos maisons sont inutile et que nos amandiers sont ridicules. On nous dit que sur cette terre s'élèvera une ville, une ville moderne. Elle aura de belles avenues, des autobus et des chars. Elle ira jusqu'à la Méditerranée et s'appellera Yamit. Leurs machines perfectionnées avancent, avancent. Nos voisins ont reçu des cartes vertes. Ils peuvent rester chez eux quelques jours encore. Tu sais, le petit village d'Abou-Chanar, lui aussi va être détruit. La machine sanglante et grise avance, avance. On nous dit qu'il faut laisser la place à des hommes venus de loin, de très loin, des juifs venus de la Russie, mon fils.
Notre bagage est léger: un sac de farine et peu d'olives. La foudre peut descendre. Elle foulera les sables mêlés de pierres brisées et d'arbustes abattus. Elle tombera dans le vide, étranglée par les serpents de la haine. Tu te rends compte, mon fils ils demandent aux enfants de cette terre de venir la travailler pour le compte des "nouveaux propriétaires"! C'est la seule fois où j'ai pleuré. Je sais, tu n'aimes pas les larmes; excuse-moi si les miennes ont coulé. Mais la honte s'est amassée dans mon corps comme les pierres, comme le jours, comme les prières.
Notre terre battue par l'acier qui écrase les petits lézards, je la vois sur ton front comme une étoile, un rêve urgent qui nous rassemble. Tout change de nom. La mains métallique efface les écritures sur nos corps. Des racines d'arbres attestent. Nous n'avons pas besoin de stèle. Notre mémoire est un peu de sables suspendu à la lumière. Elle est haute entre tes doigts. Nous t'embrassons où que tu sois.

Tahar Ben Jelloun
nos olhos de Ana Virtuoso (link)

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